L’artisanat d’art, vecteur d’attractivité ou catalyseur des défis des métropoles ?

L’artisanat d’art, vecteur d’attractivité ou catalyseur des défis des métropoles ?

Les Villes Ateliers

Du technicien scientifique, au designer, en passant par l’ébéniste d’art, « les métiers d’art fascinent, mais il y a une réalité économique sur laquelle il faut revenir et qui est difficile ». Comme le souligne Raphaëlle Le Baud, fondatrice de Métiers Rares, l’artisanat d’art est un levier aux formes multiples, de plus en plus stratégique dans le développement économique et l’attractivité des territoires. Toutefois, il polarise les nombreux défis que les métropoles doivent relever. Comment mettre en relation une offre qualifiée et une demande intelligible ? Comment attirer les talents internationaux ? Quelles opportunités l’artisanat d’art représente-t-il pour le territoire du Grand Paris ?

Autour de la table-ronde Villes Ateliers du Forum Global Cities Makers, Raphaëlle Le Baud, Philippe Chomaz, directeur scientifique exécutif du CEA, Jean-Louis Fréchin, architecte et designer à NoDesign, et Pascal Morand, président exécutif de la Fédération de la Haute Couture et de la Mode ont fait un état des lieux et proposé leurs solutions pour répondre aux enjeux grandissants de l’artisanat d’art dans les métropoles mondiales.

Artisans d’art et grands groupes : de la difficulté de transformer la notoriété en business

Maillon longtemps oublié de la chaîne de création, l’artisanat d’art est devenu « la quintessence de la mise en œuvre », comme l’explique Jean-Louis Fréchin. La création d’un produit industriel, scientifique ou textile nécessite un savoir-faire technique et une maîtrise manuelle qui sont activement recherchés par les grands groupes industriels et les maisons de luxe. Mais la notoriété d’un artisan d’art ne suffit pas à rendre son activité rentable : la rencontre entre l’offre et la demande est loin d’être évidente.

« Aller au-delà de l’état de l’art »

Philippe Chomaz
Directeur scientifique exécutif du CEA

La première raison tient à la qualification des artisans, et plus précisément, à la marginalisation persistante des formations dédiées aux métiers de l’artisanat dans le système scolaire français. Le modélisme ou encore le bureau des méthodes demeurent méconnus par ceux et celles qui ambitionnent des carrières dans le design, la mode, ou l’industrie scientifique. Comme en témoignent certains artisans interrogés par Raphaëlle Le Baud, les parcours « professionnels » et « technologiques » résultent souvent d’un choix d’orientation par défaut.

Par ailleurs, être présent sur un même territoire ne suffit pas à susciter la rencontre entre artisans qualifiés et grands groupes. Il faut que les deux parties prenantes soient visibles l’une par l’autre. Or, les artisans éprouvent des difficultés à exister, à se faire connaître auprès des recruteurs. Réciproquement, les grands groupes de la mode et du luxe, dont les besoins en main d’œuvre sont considérables, font état d’un manque de visibilité auprès des artisans.

Le numérique au service de la tradition

C’est précisément le défi de mise en relation que l’agence Métiers Rares veut relever.

En contact direct avec les artisans d’art, mesurant leurs compétences et leurs besoins, l’agence les aide à promouvoir leur savoir-faire auprès des maisons de luxe. Les outils numériques jouent, à cet effet, un rôle central. L’agence mène, enregistre et diffuse sur ses plateformes numériques des podcasts mettant à l’honneur des artisans modernes, majoritairement urbains. Et bien qu’elle soit un premier relai entre les artisans et les entreprises, l’objectif final est la création d’un dialogue direct et durable entre les deux parties.

Cette désintermédiation est d’autant plus facilitée par la maîtrise par les artisans des réseaux sociaux. Ces derniers peuvent ainsi communiquer en leur propre nom, preuve s’il en faut de la mise en lumière d’une profession auparavant reléguée en coulisses.

« Pour être attractifs, il faut que l’on travaille avec nos propres outils »

Jean-Louis Fréchin
Architecte et designer, fondateur de NoDesign

Même démarche du côté des recruteurs. Des campagnes de communication sont menées depuis plusieurs années, parmi lesquelles « Savoir pour faire ». Mise en avant par Pascal Morand, cette campagne lancée en 2019 a donné lieu à une plateforme numérique qui a pour mission de communiquer sur les 10 000 postes à pourvoir chaque année dans les métiers techniques, et de cartographier les offres d’emploi et de formations, désormais visibles par les artisans.

Loin de remplacer l’intelligence de la main, les nouvelles technologies sont une opportunité à saisir tant par les grands groupes que par les artisans.

L’attractivité du Grand Paris : devenir le terreau mondial de l’artisanat d’art

Innover, inventer la tradition future, ces défis ne sont pas nouveaux et animent depuis toujours les artisans d’art. Mais le savoir-faire est indissociable de son lieu de création : il est nécessairement ancré dans un territoire avec lequel il entretient un lien fertile et réciproque. Le territoire offre aux artisans l’espace, les infrastructures, les outils dont ils ont besoin pour innover, et se dote par là-même de facteurs supplémentaires d’attractivité. Qu’en est-il de Paris et sa région ?

« Le Grand Paris est une chance pour les métiers d’art. »

Raphaëlle Le Baud
Fondatrice de Métiers Rares

Paris bénéficie d’un rayonnement national et international dû au caractère universel et diversifié de ses activités. C’est ici que sont concentrés les pôles de décision ainsi que les principaux clients de l’artisanat d’art (musées, maisons de luxe, instituts de recherche scientifique et industrielle). De plus, de récents efforts amorcés par les politiques locales tendent à encourager l’implantation d’ateliers d’art. Mais Paris (intra-muros) est également l’une des capitales mondiales les plus denses, soumise à une forte pression foncière rendant le coût de l’immobilier très élevé. Ce phénomène a pour effet la redéfinition des lieux de travail et de rencontre : les cafés et les bars sont désormais des espaces de création à part entière, où se retrouvent designers, graphistes et autres artisans d’art.

Mais la conséquence majeure de l’augmentation des prix sur le marché immobilier à Paris est le choix par les artisans de privilégier une implantation dans le Grand Paris. Loin de signifier une dispersion géographique, il permet des regroupements à la fois des ressources et des savoir-faire dans des espaces plus vastes et plus adaptés à la réalité économique des artisans. Selon Raphaëlle Le Baud, « le Grand Paris est une chance pour les métiers d’art ».

Pascal Morand
Président exécutif, Fédération de la Haute Couture et de la Mode

Pour devenir le berceau mondial de l’artisanat d’art, de la création et de l’innovation, le Grand Paris doit encore relever deux défis majeurs. A l’image du CEA qui mise sur le transfert de compétences et concentre en son sein chercheurs, techniciens et ingénieurs, les clusters scientifiques, industriels ou encore textiles doivent être encouragés à échelle du territoire métropolitain, afin de permettre aux artisans de se greffer au parcours de production dès la conception des projets. « Pour être attractifs, il faut que l’on travaille avec nos propres outils » soutient Jean-Louis Fréchin.

De plus, l’enjeu de visibilité et de lisibilité des pôles de recherche et de production est là aussi crucial. A échelle internationale, ces regroupements bien que compétents bénéficient d’un rayonnement moindre comparé à celui de géants mondiaux tels que les GAFA. Cela passe par l’aménagement d’espaces d’exposition, de mise en visibilité des projets innovants, mais également de diffusion d’une image de marque innovante auprès de partenaires et de clients étrangers.

Un accent mis sur la communication et la clarification des travaux des grands groupes, dans lesquels l’artisanat tiendrait une place centrale, permettrait un nouvel essor d’attractivité pour le Grand Paris.